Cet homme a posé sa tête sur le Temps. Il a patiemment oublié ce qu'il savait des identités et des morcellements. Il a seulement tendu l'oreille. De ce guet passionné, voici le résultat : une ronde souveraine. Des couleurs que tout séparait, des saisons aussi éloignées que l'automne et le printemps, des bribes les plus diverses de l'univers soudain rassemblées, comme les phalènes par la lumière, toutes et tous ont accouru, attirés par la doublé et rare nouvelle, premièrement qu'il existait sur terre un homme admis dans l'intimité du Temps et, deuxièmement, que cet homme, de tableau en tableau, n'arrêtait pas de fêter ses noces à nulles autres pareilles. Depuis bientôt trente ans que je connais Endre, ma certitude se renforce que du mont Ararat à la bonne ville de Mohàcs (Hongrie), il descend, en ligne directe, du grand Noè, le célèbre collectionneur. Mais [...] dans son Arche [...] il accueille des moments, des rythmes, de très vieux souvenirs, comme les ruines de religions ensommeillées et une foule de détails, éberlués d'être ainsi célébrés. A croire que, sous son air de seigneur, impavide et magnifique, il est assez fou d'orgueil pour ne vouloir sauver du déluge qu'un seul animal, insaisissable et chatoyant : la vie.
ERIK ORSENNA, 1998