vendredi

Rozsda vu par Françoise Gilot


Presque journellement, j'allais peindre à son atelier le matin et l'après-midi, il faisait des portraits de moi. Pour cela, je devais me percher sur une chaise montée sur une caisse, elle-même placée sur une table, équilibre précaire qui ne me permettait d'apercevoir ni l'artiste ni sa toile, mais je pouvais voir sa main éloquente au poignet souple maniant le pinceau en mille voltes et arabesques. Endre Rozsda, pendant ces séances, parlait, évoquant les ombres claires chères a Vel´zquez, ou s'exhortant a ne pas briser la coque d'un visage ovale comme un œuf. [...] En janvier 1957, Rozsda revint a Paris. J'étais a la gare de l'Est pour l'accueillir. Entre-temps, il avait été oublié en France et il dut tout reconstruire peu a peu. L'amitié d'André Breton, de Simone Collinet, directrice de la galerie Furstenberg, et de Raymond Queneau lui fut précieuse. Dans sa vie, dans son œuvre, il avait souffert, il avait subi bien des tourments, mais il sut toujours éviter l'amertume. Plus que jamais, il évolua au rythme de son rêve intérieur. Son œuvre est solitaire et peut-être difficile d'accès. Non pas une tour d'ivoire mais plutôt une tour d'arc-en-ciel, car la magie de la couleur est chez lui totale. L'enfermement relatif est lié à sa quête au pays de la mémoire, lui qui ne fut jamais oublieux du vert paradis des amours enfantines.

FRANCOISE GILOT, 2001 - Photo : "Portrait de Françoise" Endre Rozsda, 1941